قصة
٠٨ سبتمبر ٢٠٢٦
De l’ombre à l’espoir
Cette année-là, quand arrive l’hiver à Berkane, Naima rentrait de l’école à la tombée du soir. Peu à peu, le manque d’éclairage public commençait à devenir une source d’angoisse pour ses parents. Par peur des agressions, ils ont finalement pris la douloureuse décision de mettre fin à sa scolarité.Tout comme Naima, de nombreuses adolescentes voient leur parcours scolaire freiné ou même arrêté, non seulement par l’éloignement et le manque d’infrastructures sûres, mais aussi par la précarité et le poids des contraintes sociales.“Sous l’effet des traditions et des contraintes socio-économiques, certains parents ont contraint leurs filles à quitter l’école”, déplore Azzouz Boulagdour, coordinateur général de l’Association Thissaghnass pour la culture et le développement (ASTICUDE) agissant depuis Nador dans la région de l’Oriental.Sara explique : “Je connais plusieurs filles brillantes qui étudiaient sans difficulté au collège, proche de chez elles. Mais au moment de passer au lycée, beaucoup ont été contraintes d’abandonner, car leurs parents refusaient qu’elles se déplacent”.Sur les conséquences désastreuses auxquelles plusieurs jeunes filles de la commune de Naïma sont confrontées, elle poursuit : “Ces parcours prometteurs ont été interrompus : certaines sont mariées trop tôt, d’autres sont restées à la maison. Leurs rêves se sont envolés”.Lorsque certaines jeunes filles parviennent à échapper à ce sort, d’autres obstacles continuent de se dresser sur leur chemin. Derrière les bancs de l’école subsiste souvent un autre manque, plus silencieux : celui d’un accès fiable à l’information sur leur corps, leur santé et les transformations qu’elles traversent.“Les jeunes filles manquent souvent d’espaces sûrs pour aborder les questions liées à leur corps et à leur santé. L’accès à une information fiable demeure compliqué, ce qui pousse beaucoup d’entre elles à chercher des réponses sur les réseaux sociaux, au risque d’être exposées à des contenus peu crédibles”, observe Hadil, étudiante sage-femme à l’Institut Supérieur des Professions Infirmières et Techniques de Santé (ISPITS) de Beni-Mellal.Sa collègue Wijdane estime que le problème dépasse les adolescentes elles-mêmes. “Beaucoup de parents considèrent encore ces discussions comme secondaires ou inutiles”, explique-t-elle. Entre gêne, non-dits et manque de sensibilisation, les jeunes filles grandissent souvent sans repères clairs sur les transformations qu’elles traversent.Au cœur du village d’Aït M’hamed, dans la province d’Azilal, Fatima Zahra, une collègue de ces deux jeunes étudiantes sages-femmes est partie à la rencontre d’un groupe d’élèves pour déconstruire les stéréotypes, corriger les idées reçues et promouvoir un accès plus fiable et sécurisé à l’information relative à la santé sexuelle et reproductive. Pour ces jeunes élèves qui vivent loin de leurs familles au sein des maisons d’étudiants, cette initiative s’avère fort fructueuse, en particulier ayant été appuyée par des activités interactives et ludiques.“J’ai beaucoup appris aujourd’hui, surtout sur l’hygiène menstruelle. J’ai compris que ce n’est pas quelque chose de honteux, mais un sujet naturel dont on peut parler librement”, se réjouit Amna, jeune lycéenne.“La rencontre m’a aidée à déconstruire plusieurs idées reçues, notamment sur la manière de gérer les menstruations”, ajoute sa camarade de classe Khadija.Inspirée, Khadija a partagé avec ses camarades à travers un poème, comment cette rencontre lui a offert un espace d’écoute bienveillant où elle a pu poser ses questions sans crainte ni gêne.“Notre rôle est justement de créer un espace sûr où les filles peuvent s’exprimer sans peur ni jugement”, confirme Wijdane.Cette rencontre s’inscrit dans le cadre de la troisième édition du “Healthathon des sages-femmes en santé sexuelle et reproductive”, un rendez-vous annuel qui coincide avec la journée internationale de la sage-femme et qui valorise son rôle auprès des communautés et son accompagnement des femmes et des filles tout au long de leur vie, ainsi que l’importance de l’immersion dans les milieux de pratique dès la formation.Sous le leadership de la Direction Régionale de la Santé et de la Protection Sociale de la Région de Béni-Mellal-Khénifra, cette initiative a été inscrite dans le cadre du Projet SAFEERA. Mis en œuvre au Maroc avec l’appui de l’UNFPA et le soutien des Affaires Mondiales du Canada, SAFEERA mobilise des jeunes filles ambassadrices de changement dans plusieurs régions du pays.“Cet événement représente un rendez-vous important pour mettre en lumière l’importance de la santé sexuelle et reproductive chez les adolescents et les jeunes,” affirme Fatima Zahra.“Le Healthathon a été une expérience exceptionnelle. Nous y avons appris les différents rôles de la sage-femme. Nous y abordons aussi l’importance d’un accompagnement destiné aussi bien aux jeunes femmes qu’aux jeunes hommes”, confirme Hadil.Dans le cadre de l’édition de cette année, l’atelier a ainsi impliqué des garçons, dont la participation active témoigne d’une prise de conscience croissante de l’importance d’inclure les jeunes hommes dans les discussions autour de la santé sexuelle et reproductive.“Ma vision a complètement changé. Les intervenants nous ont transmis des informations précieuses”, confirme Achraf, jeune lycéen qui s’engage auprès de sa communauté pour agir en tant que relais auprès de ses pairs.“J’ai compris que ces sujets sont tout à fait naturels. La santé sexuelle et reproductive fait partie de notre réalité. À partir d’aujourd’hui, je pourrai en parler normalement”, ajoute son camarade de classe Mohamed Amine, qui a retrouvé l’accès à une information fiable lui permettant de chasser les mythes et les idées reçus avec ses amis.À plus de 700 km de là, les jeunes filles de la région de l’Oriental s’engagent dans un remarquable parcours d’autonomisation dans le cadre du Projet SAFEERA, travaillant la main dans la main avec les communes et la société civile.“Nous avons mené de vastes campagnes de sensibilisation auprès des familles et des communautés afin de faire reconnaître que l’éducation des filles n’est pas un privilège, mais un droit fondamental qui doit être garanti à chacune”, témoigne Azzouz Boulagdour. “ Les campagnes de sensibilisation à la santé sexuelle et reproductive ont également engendré un changement notable”, ajoute-t-il.À Naïma, le transport scolaire est le fruit d’un plaidoyer mené avec succès par les filles. Cette victoire témoigne de leur capacité à faire entendre leur voix et à influencer les décisions qui touchent directement leur avenir.“Grâce au transport scolaire, les filles poursuivent désormais leurs études et renouent avec leurs rêves”, se réjouit Sara.À Berkane, la mobilisation des jeunes filles ambassadrices du changement a également porté ses fruits. Leur engagement a contribué au rétablissement de l’éclairage public dans leurs quartiers et aux abords de leur établissement scolaire.Aujourd’hui, ces réalisations nourrissent l’espoir de nombreuses adolescentes. C’est le cas de Naima qui retrouve confiance en l’avenir. Désormais engagée dans un parcours de formation professionnelle, Naima regarde cette nouvelle génération avec admiration, convaincue que lorsque les filles sont écoutées et soutenues, elles peuvent transformer leur propre destin, contribuer au développement de leur communauté et ouvrir de nouvelles perspectives pour l’avenir.Cette histoire publiée à l'occasion de la Journée internationale de la jeunesse, dont le thème est « Différentes réalités, aspirations communes », est extraite du 4e numéro du Magazine “Résilience : Quand les filles deviennent actrices du changement”, paru sur l'impact du Projet SAFEERA, mis en œuvre au Maroc, avec l’appui du Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA) et le soutien des Affaires mondiales du Canada.