Zakia est née à Marrakech en 1970, d’une famille amazighe aux racines profondes. Après le divorce de ses parents en 1975, sa mère emmène Zakia et son jeune frère à Aghbalou, chez leur grand-père maternel, Mohamed Ben Abdessalam. Grand agriculteur de la région, il gérait des terrains en terrasses et les exploitations d’un hôtelier français dans le cadre d’un contrat équitable : la terre et les semences d’un côté, le savoir-faire agricole de l’autre. Fruits, légumes, plantes, fleurs et roses, tout poussait sous ses mains.
Très jeune, elle observe, aide, apprend. Le travail agricole n’est pas une idée abstraite mais une réalité quotidienne : accompagner sa grand-mère aux champs, aller au marché, comprendre le rythme des saisons. Sans le savoir encore, ces gestes formeront la base de son futur engagement.
Elle pose là les fondations d’un lien qui ne se rompra jamais.
Vingt-deux kilomètres à vélo, et une volonté en acier
Rien pourtant ne destinait immédiatement Zakia à revenir à l'agriculture. Après un baccalauréat en sciences expérimentales en 1989, neuf années de persévérance suivent à l'université Cadi Ayyad. Vingt-deux kilomètres à vélo chaque jour — onze à l'aller, onze au retour — des échecs liés au manque de moyens, mais jamais l'abandon, jusqu'à l'obtention d'une licence en chimie organique en 1998.
Elle entre ensuite dans l’industrie de la farine de poisson, seule femme dans toute l’usine, travaillant de nuit, parfois 48 heures d’affilée lors des chargements de bateaux. Elle gravit les échelons jusqu’à devenir responsable qualité, puis Quality & Sales Manager à l’international. Son travail l’emmène en France, en Allemagne, en Inde, en Thaïlande et en Afrique de l’Ouest.
Vue de l’extérieur, c’est une réussite. Mais pour Zakia, quelque chose manque.
Légende: Dans le douar Aghbalou, au cœur de la vallée de l’Ourika, l’eau descend des montagnes et nourrit les terres agricoles depuis des générations. En amazigh, Aghbalou signifie « la source d’eau ». C’est ici que Zakia Majdouli a choisi de revenir après un parcours professionnel loin de son village, pour transformer la vie des femmes de sa communauté à travers l’agriculture.
En 2017, Zakia prend une décision déterminante : revenir dans son village natal. Elle y découvre un territoire en mutation : les terres agricoles disparaissent progressivement et de nombreuses femmes restent sans activité économique stable malgré leur savoir-faire.
Le 30 octobre 2017, elle crée la coopérative agricole DouTmaquite Aghbalou. En amazigh, Dou signifie « sous », Tmaquite « la goutte » et Aghbalou « la source d'eau » : sous la goutte d'eau de source. Tout un programme. La coopérative rassemble des femmes de tous profils, des licenciées, des bachelières, mais aussi des femmes qui n'ont jamais été scolarisées, autour de la valorisation des produits locaux par le séchage, la distillation et la macération.
La production démarre en 2018. Puis le Covid arrête tout pendant près de deux ans. Les loyers s’accumulent et le redémarrage est laborieux. En septembre 2023, le séisme d’Al Haouz frappe la région.
Le projet qui a tout changé
C’est paradoxalement de cette catastrophe que naît le tournant. Dans le cadre de son programme de relèvement post-séisme, la FAO, en partenariat avec le Ministère de l’Agriculture et la FISA, lance un projet pilote d’appui à l’aviculture ciblant les coopératives féminines des zones sinistrées. DouTmaquite est sélectionnée.
L’accompagnement est complet : formations approfondies sur l’élevage, suivi vétérinaire régulier, fourniture de poules pondeuses, d’équipements et de compléments. Les femmes découvrent un métier exigeant et concret. Elles apprennent, pratiquent directement et progressent semaine après semaine.
Légende: Des membres de la coopérative DouTmaquite trient et préparent des pétales de coquelicot pour le séchage, Aghbalou, vallée de l'Ourika.
Lors du Salon Dawajine 2025, la coopérative est honorée pour son engagement. Zakia signe, au nom des coopératives bénéficiaires, la convention de construction de poulaillers, prochaine étape d’un projet qui n’a pas vocation à s’arrêter.
Au-delà de la production d’œufs, le projet transforme les dynamiques sociales. Les femmes acquièrent des compétences techniques, participent aux décisions économiques et deviennent des références au sein de leur communauté. Le regard porté sur la femme agricultrice évolue, porté par des exemples concrets de réussite collective.
"c'est le projet de notre vie. Projet auquel nous n'avions jamais pensé, même dans nos rêves" Zakia Majdouli
Continuer à faire vivre la source
Aujourd’hui, Zakia imagine déjà la suite. L’incubation des œufs et l’élevage de poussins font partie du plan : compléter le cycle, de la poule pondeuse au poussin, pour ne plus dépendre des fournisseurs extérieurs. La pâtisserie à base d’œufs et de produits de la coopérative offrira un débouché supplémentaire. Et au-delà, le projet touristique prend forme : parcours pédestres, cascades, restauration locale, écotourisme, tout ce que la vallée de l’Ourika a de plus beau, porté par les femmes qui la connaissent le mieux.
À Aghbalou, la source coule toujours. Elle n’a pas cessé pendant le séisme, ni pendant la pandémie, ni pendant les années de doute. Et avec elle, une nouvelle génération de femmes agricultrices construit patiemment son avenir, enracinée dans son territoire et tournée vers demain.